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Balagny – Aventures Parisiennes

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Place de Clichy

 

1814 – L’ennemi est aux portes de la Ville. La résistance perd peu à peu du terrain. À la barrière de Clichy, le Maréchal Moncey mène une lutte désespérée face aux troupes européennes coalisées contre Napoléon. Combien de riverains se souviennent que la statue qui trône au milieu de la place rend hommage à cette mémorable bataille ? L’Empereur avait déjà perdu, mais l’acte méritait bien un trophée.

À l’angle du Boulevard des Batignolles, les derniers rayons d’une courte journée d’hiver filtraient à travers la vitre du bistrot.

Perdu dans mes contemplations, la conversation de mon interlocutrice m’ennuyait. Merveilles et misères des réseaux sociaux, j’avais accepté un mois plus tôt de revoir cette femme avec laquelle j’avais partagé une partie de mes années collège. Le temps avait eu raison du charme de ces retrouvailles inutiles.

Alice semblait vouloir prendre une revanche sur une jeunesse sacrifiée. Une maternité précoce, un mariage sans conviction, puis un accident de la route qui la laissera veuve avec sa petite fille.

Son discours s’engluait autour des multiples contrariétés qu’elle avait appris à surmonter à grands coups de positivisme. Les sourires crispés qui ponctuaient ses phrases en disaient long. Douze ans après, la blessure suintait encore. Elle luttait de toutes ses forces, surjouait la bonne humeur.

Son café refroidissait dans sa tasse. Je le lui fis remarquer. En vain. Son débit de parole trahissait une peur panique du vide. Ergotant sur de petits détails de forme, elle ne laissait aucune place à son interlocuteur. Devenue monologue, la conversation ne prenait plus. Mes tentatives de diversion étant restées lettre morte, je ne prenais plus la peine de finir ses phrases. J’avais baissé les bras. Mes hochements de tête ne semblaient guère la gêner. S’était-elle rendu compte que j’avais abandonné ?

Un nouveau coup d’œil à la statue. Un bas relief sur son socle immortalisait à jamais les détails de cette bataille oubliée. À gauche, l’avenue de Clichy cracha son flot de passants. Mon regard suivit le groupe qui s’engouffra dans la bouche de métro. Au bout de quelques secondes, l’escalator inversa la vapeur. L’arrivée d’une nouvelle rame avait déjà repeuplé le trottoir. C’est à cet instant que je remarquais l’indigeste Madeleine de Proust crachée par les sous sols de la ville. Les mains enfoncées dans les poches d’une veste râpée, l’homme se posta au niveau de l’ancien Cinéma Méry, à quelques mètres de nous.

Fidèle aux caricatures du genre, Jacques Merconi faisait parti de ces personnalités qui entreprennent tout, bonimentent pas mal, et ne règlent jamais les ardoises. J’avais travaillé pour lui dix, peut-être douze ans plus tôt. Engagé pour une sombre histoire de trafic de chèques, un solide acompte de sa part m’avait poussé à lui accorder ma confiance. Grave erreur. Mes conclusions à peine rendues, le gars s’était évaporé. Point de coup de fil ni de nouvelles. Nous étions à l’aube des années 2000. Internet, pleins de promesses, ne m’avait pas permis de retrouver sa trace. À se demander s’il avait réellement existé. Beau joueur, j’avais ravalé mon orgueil en attribuant cet échec à mon impétueuse inexpérience. Au fil du temps, d’autres préoccupations avaient enterré le goût amer de cette histoire.

Aucun doute possible, le métro venait de me livrer Jacques Merconi sur un plateau. Même taille, même corpulence, même expression fourbe, il n’avait pas changé. Le soleil couchant se reflétait sur les vitres du café. Vu sa position, il lui était impossible de me voir. L’occasion était trop belle, l’heure d’une revanche venait de sonner.

“Parce que comme je te disais, s’il y a un truc que je ne supporte pas…”

Brusque retour à la réalité. Alice poursuivait sa logorrhée sans se préoccuper. Mal élevé comme souvent, j’invoquais la brusque nécessité de sortir saluer l’ami que je venais d’apercevoir.
Ma camarade resta quelques secondes interdite, puis jeta un coup d’œil furtif vers l’extérieur. Une étrange lueur traversa son regard.
Planté sur le trottoir d’en face, Merconi attendait. Sans ajouter un mot, j’empoignais mon blouson et sorti aussi sec. Tête baissée, j’optais pour l’effet de surprise et me dirigeais droit sur lui.
Imperturbable, mon oiseau ne bougeait pas. Je traversais la rue. Me reconnaîtrait-il ? Tel un chat sournois, il tourna soudain les talons puis se glissa d’un pas souple en direction d’une foule rassemblée devant le fast-food de l’Avenue de Clichy. Heure de pointe oblige, la bouche de métro rejeta son énième flux de voyageurs. Je ne le quittais pas du viseur. Il traversa ensuite en direction du Wepler. Dernier coup d’œil en direction d’Alice, qui pianotait sur son portable sans me prêter attention.
La cadence s’accélérait. Merconi dépassa la brasserie, puis s’engouffra sur le boulevard. Une masse de quidams pressés manqua de me le faire perdre de vue. Au bout de quelques mètres, il s’arrêta devant le « Palace café », un bar multi usage que j’avais beaucoup fréquenté ado. Il toisa quelques instants l’enseigne puis pénétra à l’intérieur. Je le tenais.

J’arrivais à mon tour. La terrasse d’hiver avait déjà fait le plein. Sous le chauffage artificiel, une population d’étudiants et de cadres, se massait confinée dans des vapeurs de tabac et d’alcool. Mon bonhomme était attablé près de la porte, tranquille. Je me postais devant lui. Il leva les yeux sans manifester la moindre surprise, puis sourit, avant de me lancer avec un culot bonhomme :
– Thomas Balagny, 4000 francs, c’était bien ça ?
Comme si nous nous nous étions quittés la veille. Quelque chose ne tournait pas rond, je ne me démontais pas.
– Je peux vous aider à convertir la somme.

D’un geste il désigna la chaise d’osier en face de la sienne. Je pensais à Alice que j’avais laissé seule déjà trop longtemps.

– J’ai très peu de temps ! fis-je glacial.
– Nous sommes d’accord là dessus.
– Pourquoi êtes vous là ?
– D’une part parce que je paie toujours mes dettes… Tard, mais toujours.
– Vous n’avez rien d’un bandit d’honneur.
– Toujours aussi « western » Balagny ? ricana-t’il. J’aurais pensé que la maturité vous aurait décrispé.

Un piquotement me parcouru la nuque. Mon esprit bouillonnait. J’hésitais entre me réjouir de l’avoir coincé ou partir en courant. À ce stade, je ne pouvais que le laisser venir. Il embraya.

– Toutefois il faudra attendre encore un peu, je n’ai pas d’argent. Enfin du moins pas sur moi.
– Et donc ?
– Donc, je suis venu vous sauver la vie.
Conversation absurde, chauffages surboostés et atmosphère enfumée, je restai coi. Merconi continua :
– C’est désagréable, mais je ne plaisante pas.
– Une menace ?
– Certainement pas.

Le serveur nous apporta deux bières que personne n’avait commandé. Merconi trinqua seul, avala une gorgée puis poursuivit.
– Les hasards de la vie font parfois bien les choses.

Son numéro m’agaçait.
– Gardez vos salades pour d’autres pigeons ! Je vous suis tombé dessus. Pas de bol… Point final !
– Vous avez donc de quoi vous féliciter.
– La belle affaire ! Je veux mon argent !
– Chaque chose en son temps. Nous devons d’abord discuter.
– Je n’ai rien à vous dire. Quelqu’un m’attend.

Cette situation pourrie commençait à faire son effet. Il enchaîna avec calme.
– Ce « quelqu’un » qui vous attend, êtes vous bien sûr de savoir de qui il s’agit ?

Sa remarque me déplut. Suivi un moment de silence au cours duquel je réprimais une colère sourde. Mon interlocuteur s’en rendit compte. Moins sûr de lui, il chercha un temps ses mots.
– J’en viens aux faits. Pour commencer êtes-vous au courant du fait que Alice Bayeux, que vous avez rencontré au lycée sous le nom de Alice Reynaud ait épousé un homme vers 18 ou 19 ans.
Puis pensif:
– Juste après avoir vécu une relation amoureuse avec vous.

Uppercut ! Comment ce type pouvait-il savoir ? Ma relation avec Alice était restée au stade d’un amour incertain bien des années avant ma rencontre avec ce salopard. La voix calme avec laquelle Merconi égrenait ses confidences redoublait la violence de ses propos. Je me levais. Il me réinvita à m’asseoir.
– Ne vous inquiétez pas, elle vous attendra cinq minutes de plus.
– Expliquez vous ! Comment connaissez vous Alice ?
– La question serait plutôt de savoir depuis combien de temps vous l’aviez perdu de vue ?
Il maîtrisait la discussion. Jouer le jeu restait ma seule alternative.
– Environs vingt ans.
– Exact. Et vous en avez fait des choses en vingt ans. Par exemple, notre petite affaire date de…
Abandonnant toute retenue, ma main claqua sur la table.
– Continuez !
– Pardonnez moi. Vous souvenez-vous avoir déjà croisé son ex mari ? Un certain Laurent Bayeux.
– Le père de sa fille ? Jamais. Elle n’a fait que m’en parler.
– C’est vrai, vous ne l’avez jamais rencontré.
Il avala une nouvelle gorgée de bière, puis enchaîna d’une voix morne.
– Bayeux était un type sympa, plutôt victime des circonstances.
– Des circonstances ?
– Oui des circonstances. J’y viens. En 2000, un tout jeune détective que j’avais engagé, a contribué à mettre à jour un vaste trafic de chèque dont j’étais l’une des victimes.
Il me jeta un coup d’œil complice puis sourit.
– Croyant l’affaire bouclée, le jeune homme se contenta de réclamer son dû.
– Qu’il attend toujours !
– Or, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait tiré sur une corde que la police découvrit beaucoup plus longue qu’il ne l’avait appréhendé. Vous me suivez ?
– Vague souvenir… Continuez.
– Le réseau dont nous parlons sévissait dans de nombreux pays européens sous couvert de diverses plates formes financières qui…
– Épargnez moi les détails.
– Bref, Bayeux devint l’une des victimes collatérales du scandale. Il sévissait comme expert comptable dans l’une de ces structures.
Très satisfait de son petit effet, Merconi me perçait du regard. Mon sale pressentiment s’engluait à mes basques.
– Je vois…
– Il porta le sombrero, puis garde à vue et tout le toutim. Trop de pression… Il mit fin à ses jours quelques temps plus tard. Certains diront qu’il aurait été éliminé… Disons par précaution.

Alice prétendait avoir perdu son mari d’un accident de la route. Ça commençait à sentir le roussi. Je restais sur ma réserve et laissais Merconi s’avancer.
– Le vrai souci, c’est qu’avant de mourir, Bayeux aurait laissé traîner un certain nombre de documents. Documents que des gens haut-placés souhaitent récupérer.
– Dix ans plus tard ? Bien sûr !
– Il n’est jamais trop tard Balagny. Gouverner, c’est prévoir… L’approche des élections rend nerveux. Dois-je vous faire un dessin ?
Mon portable vibra. Alice s’impatientait.

« Qu’est ce que tu fais ? Je poireaute depuis 15mn »

Fin de la récréation. La plaisanterie avait fait long feu. La nuit était tombée. Fumée, chaleur… Une vague nausée. La tête me tournait.
– Je dois filer. Pensez à mon argent. Dans l’immédiat, c’est tout ce qui m’intéresse. Vous savez où me trouver.
– Je sais. C’est aussi pour ça que j’étais venu vous mettre en garde.
Je ricanais.
– En garde contre quoi Merconi ?
– Vous interposer entre votre amie et les gens qui cherchent à lui parler aurait pu vous coûter cher. Vous ne faîtes pas le poids mon vieux, et je vous aime bien.
Puis en regardant sa montre :
– Votre présence aurait été un dommage collatéral. L’entretien doit avoir lieu aujourd’hui.

Je venais de comprendre ! D’un bond, je me jetais à l’extérieur. La tête en ébullition, je me ruai en direction du café où j’avais abandonné Alice. Le long des immeubles, les réverbères et les chauffages des cafés marchaient à plein régime, inondant les trottoirs d’une lumière chaude, dégueulasse. Ralenti par des grappes de passants qui remontaient, je fustigeais mon imbécilité. Merconi avait organisé cette mise en scène. Il savait très bien que stimuler ma curiosité restait le meilleur moyen de m’éloigner le temps qu’il fallait… Et j’avais plongé comme un débutant.

De retour sur la Place, je remarquais depuis l’extérieur, que l’endroit où Alice et moi étions assis, était occupé par un autre couple.
Deux enjambées suffirent à traverser l’étroite rue Biot. Je me ruais à l’intérieur. Personne. Ma camarade avait bien mis les voiles. Je l’appelai et tombai directement sur une messagerie anonyme qui ne mentionnait pas son nom.
Submergé par une angoisse sourde, je brassais l’intérieur d’un coup d’œil. Le garçon qui nous avait servi avait fini. Direction le bar. Question rapide au patron.
– Excusez moi, mais savez vous depuis combien de temps est partie la dame qui était assise à cette table ?

Pensif, il regarda une horloge murale. Quelques secondes, une éternité plus tard, il enchaîna.
– Je ne pourrais pas vous dire. Mais par contre, elle a retrouvé des amis.
– Des amis ?
– Oui un groupe de trois personnes. Ils sont rentrés là, et puis elle est partie avec eux.
– A quoi ressemblaient-ils ?
Pensif à nouveau.
– Ça vraiment, je pourrais pas vous dire. Des gens banals, comme vous et moi.
Façon de parler ! Moins d’une minute plus tard, je me retrouvais à nouveau dehors. Je retournais du côté du Palace Café dans l’espoir d’y retrouver l’autre ordure qui, évidemment, avait mis les bouts. Un peu hagard et saoulé par le froid, j’échouais au pied du socle de la statue. Comme si cette position névralgique me permettrait d’y voir plus clair.
J’appelais Alice, deux trois fois, sans succès, avant de me résoudre à rentrer.

Le col relevé, j’arpentais les rues jusqu’à mon domicile. Les mots de Merconi se bousculaient. M’avait-il protégé ou bien éloigné pour que ses complices puissent procéder à leur aise ? Comment ces gens auraient-ils pu savoir qu’Alice et moi nous trouverions ensemble à cet endroit et à cette heure ? Nous avions convenu du rendez vous la veille au téléphone. Sur écoute donc ?
Mes semelles raisonnaient sur le bitume du Boulevard des Batignolles. Cette cadence de métronome m’apaisait. À grands renforts d’autosuggestion, je parvins à me convaincre qu’une vieille amie avait juste largué un copain mal élevé ! Le reste n’était que paranoïa.

Une fois chez moi, je tentais un dernier coup de fil. Elle décrocha. Soulagement ! Le temps de quelques phrases, elle m’expliqua qu’elle avait du filer à son tour, sans autre précision. Elle ne semblait pas fâchée, mais le ton qu’elle employait ne lui ressemblait pas. Entourée et pressée, elle mit un terme poli à la conversation, promettant de me rappeler plus tard.

La soirée se déroula sans histoires. Le souvenir de ma confrontation ubuesque avec Merconi s’estompait au fil des heures. L’expérience m’avait souvent appris à accepter l’inexplicable sans me faire trop de nœuds. Pourquoi Alice ne m’avait-elle pas parlé des vrais problèmes de son mari ? Encore eut-il fallu que Merconi dise vrai. Après tout, elle ne me devait rien. Le fait de la connaître depuis vingt ans ne me donnait ni droits, ni devoirs, à l’exception du respect de son intimité. Je m’endormis sans trop d’efforts au bout d’une longue réflexion à propos des apparences et du mensonge.
Le lendemain, Alice ne rappela pas. Au delà du goût étrange que m’avait laissé la journée de la veille, je me sentais un peu minable de m’être comporté avec un tel manque de discernement.

Le surlendemain, son corps fut retrouvé sous une bâche du chantier de la Porte de Clichy.

FIN

Nicolas Bonnell