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“Paris, capitale du XIXe siècle” – Interview de Benjamin Bardou

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Benjamin BardouBenjamin Bardou est “matte painter” à savoir spécialiste du processus de peinture numérique. Cette technique issue de la peinture sur verre, est utilisée pour recréer des architectures ou décors superposés à des plans préalablement tournés.  En 2012, il réalise son premier film-concept, “Paris, Capital of the XIXth century” – Un Ovni d’un genre nouveau ou l’utilisation de l’image et du son altère notre perception de la grande ville.

 

1) Voilà un film comme on en voit peu. Comment décrirais tu le concept ?

La matière du film vient de ma lecture de ‘Paris, capitale du XIXe s.’ de Walter Benjamin.
Pour l’auteur, “le capitalisme fut un phénomène naturel par lequel un sommeil nouveau, plein de rêves, s’empara de l’Europe”. Dans ce livre, qui reste inachevé et qui est constitué d’extraits de textes ou de bribes de pensées, il est question entre autres des passages parisiens, des grands magasins mais aussi de l’intérieur bourgeois, de la mode, du collectionneur ou encore des miroirs. Benjamin tente de mettre en relation ces catégories issues du XIXe s. Benjamin afin d’interpréter l’inconscient collectif de l’époque qui selon lui est porteur d’une utopie émancipatrice.
Par ses transformations la grand ville produit une expérience nouvelle chez le citadin. Celle-ci est bien décrite chez Baudelaire. C’est l’expérience du choc.
En effet, les grands travaux d’Haussmann ont radicalement changé l’espace urbain et ses habitants le vivent comme une expérience traumatisante. Mon idée est que les nouvelles techniques de construction (constructions en fer et en verre) et de reproduction (presse, photographie, cinéma) ont permis d’appréhender ce choc traumatique de la ville en l’intégrant dans leur dispositif (le cinéma n’est-il pas la succession de 24 chocs/seconde?). Les images créées par ces techniques constituent alors tout un imaginaire de la ville et du monde et de fait en produisent une image saisissable et rassurante. Pour faire bref, dans ce film je tente de faire une sorte de petite histoire de la perception au XIXe s. Je vois cela comme un cinéma de recherche fait d’hypothèses que je tente de vérifier par le travail sur pellicule.

2) Pourquoi un parti pris visuel si radical ?

Je voulais faire un premier film sur Paris depuis un moment. J’avais écrit un scénario de court-métrage où l’on voyait Baudelaire et Meryon aux prises avec la ville. Je me suis retrouvé confronter à des limites techniques pour la réalisation. Reproduire le Paris du XIXe s. aurait nécessité trop de démarches pour obtenir des soutiens financiers. Avoir un producteur n’aurait sans doute pas été la meilleure solution.
J’ai donc décidé de faire de ces contraintes une force. J’avais en tête la Jetée de Marker autant pour sa simplicité formelle que pour sa réflexion sur le medium filmique.
Le film est une réflexion sur le cinéma en tant que technique permettant à l’homme de vivre dans les nouvelles métropoles. Elle lui sert à modifier sa conscience pour parer l’expérience du choc. Le cinéma agit comme tampon.
Mon but était de décortiquer cette technique et de montrer comment l’architecture de l’époque préfigurait ce nouvel instrument. Cela part donc de l’intérieur bourgeois figé par une photographie, en passant par le défilement des vitrines des passages parisiens saisies par un chronophotographe, pour ensuite intégrer l’espace des grands magasins et ses boucles asynchrones, enfin vient la rue : labyrinthe et montage de films.
Le noir et blanc et cet aspect vieille pellicule du film participent à un jeu sur la notion fantasmagorique du cinéma.

3) Ton travail fait référence aux écrits de nombreux auteurs, parmi lesquels Baudelaire ou Karl Marx. Malgré leurs âges ces propos restent d’une brûlante actualité. De quel type de transposition s’agit-il ?

Baudelaire était très critique à l’égard du progrès en tant qu’idéologie. Chez Marx j’aime beaucoup son concept de fétichisme de la marchandise (réification/chosification des rapports sociaux et personnification des choses).
En ce qui concerne la transposition, je citerais Maxime du Camp : “L’histoire est comme Janus, elle a deux visages : qu’elle regarde le passé ou le présent, elle voit les mêmes choses.”
C’est en rassemblant des images ou en faisant un montage de citations que le passé non révolu peut surgir dans l’instant présent.

4) Le détail semble ici d’abord abordé comme élément individuel, puis intégré au rythme d’un montage ce qui en altère notre perception. S’agit il d’une façon de bousculer notre interprétation de la ville ou du monde ?

Tout à fait. Cet idée sur le détail vient de la transformation de la valeur d’usage à la valeur d’échange. C’est flagrant avec l’Art Nouveau je crois.
Le végétal, la forme qui change des objets, le même qui se transforme en nouveau. Je vois cela comme une manifestation de ce phénomène même si cela reste très spéculatif.
La répétition du même motif marchand participe au choc traumatique. En créant la nouveauté, par le renouvellement du motif on produit une sorte d’image qui se superpose à la valeur réelle (d’usage) de l’objet. On est en plein dans le fétichisme.

5) Les principes d’aller-retour et de dualité sont très présents. Qu’en est il ?

Il s’agit là de la structure du film. Elle repose sur le voyage de la marchandise tout au long du XIXe s.
La transformation que celle-ci a subit pour se propager en série et en masse sur la planète, voilà le sujet du film.

6) Revenons à Paris. Pourquoi le choix de cette ville ?

La grande ville m’intéresse. J’ai une fascination profonde pour Paris mais j’éprouve aussi un sentiment de rejet. J’ai voulu comprendre le mystère qui entoure cette ville. Le livre de Benjamin m’a éclairé sur le sujet.

7) Comment as tu choisis ces fameux détails que nous évoquions ?

Il fallait qu’ils s’intègrent à mon histoire de la perception. Chaque objet est utilisée en fonction de l’architecture fantasmagorique à laquelle il appartient. 

8) Si tu ne devais garder qu’un seul quartier, quel serait-il ?

Celui des passages. Disons la petite promenade qui part du Passage Verdeau jusqu’à la Galerie Feydeau.

9) Quels sont tes prochains projets ?

Je travaille sur un film qui s’appellera sans doute”La Commune de Paris”. Ça sera un travail sur la mémoire avec une esthétique de la catastrophe, un peu à la Hubert Robert.

10) Enfin pour conclure, c’est la tradition, y’a t’il un endroit à Paris qui te tiens à cœur dont tu aimerais nous parler ?

Les passages parisiens, encore une fois, pour l’atmosphère unique qui s’en dégagent. Une espèce d’ambiance surannée, de monde à part, d’aquarium. Il faut imaginer ce que cela devait être au XIXe s. d’emprunter ces rues couvertes. On s’y réfugiait à la première averse, pour échapper à la boue de la chaussée. Lorsque la nuit tombait, on allumait les becs de gaz qui se reflétaient dans les vitrines des magasins. Jeux des miroirs et des reflets avec la marchandise, cela devait rendre un aspect tout à fait magique

2 réponses

  1. Steve Osborne
    | Répondre

    J’aime beaucoup l’idée et les réflexions apportées par la définition de l’image par Benjamin.

  2. Steve Osborne
    | Répondre

    J’oubliais de mentionner que j’ai dû visionner la vidéo sur YouTube à cause de problèmes techniques car ici, l’image bloquait à un certain point.
    http://www.youtube.com/watch?v=FG0sXjd4R1I

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