rumination1

Un homme capable de s’émouvoir sur les vestiges d’une rue rayée de la carte dix ans avant sa naissance est-il bien vivant ? Tentation d’exotisme d’un genre nouveau ou obsession morbide ? C’est tout le mystère de mon rapport à la rue Vilin, petite voie disparue du XXe arrondissement de Paris première version.

Ouverte en 1863, le rue Vilin reliait la rue des Couronnes aux hauteurs de la rue Piat, à l’angle de la rue des Envierges (voir). Son parcours remontait en pente douce selon la forme d’un S, jusqu’à un escalier d’une trentaine de marches au sommet desquelles s’étale l’un des plus beaux panorama de la Capitale. L’endroit faisait parti d’un entrelas de ruelles et de passages qui avait mal supporté l’après guerre. Le secteur se dégradait au rythme de la lente extinction des industries de Belleville. Frappé d’insalubrité la rue Vilin, le passage Julien Lacroix et leurs voisins seront sacrifiés sur l’autel de la rénovation urbaine. Au fil des ans, les palissades et les gravas, se substiteront peu à peu aux anciens immeubles. En 1988, la construction du Parc de Belleville sur les ruines froides de l’îlot mettra un point final à l’aventure.

La rue Vilin pourtant… dont l’escalier en Y et la géographie atypique avaient captivé l’objectif des plus grands, n’était plus ! Au delà de Willy Ronis, la rue Vilin, c’est avant tout Georges Perec. Né en 1936, l’écrivain y passera les premières années de son existence, jusqu’en 1942, année au cours de laquelle sa mère fut déportée. De retour sur les lieux trente ans après, il s’évertuera à reconstituer sa mémoire occultée par le traumatisme de la guerre. A partir de 1969, tandis que les bulldozers avaient commencé leur travail, l’auteur reviendra une fois par an établir par écrit un relevé scrupuleux de ce qu’il constatait. Numéro par numéro, il reconstituera les diverses pièces de ce puzzle de pierre promis à la destruction. Tel le médecin au chevet d’un condamné, il ne pouvait que constater l’inexorable disparition de cet endroit qui persistait à le fuir. Suivre Perec le long de la rue, c’est sentir les immeubles s’effriter à mesure de notre passage. Ses rapports, d’une perturbante précision, possèdent ce pouvoir de suggestion qui offre à l’imaginaire cette ultime part de liberté. L’agonie fut longue. Le coup de grâce sera donné en 1981 quand le numéro 24 qui abritait le «magasin» de coiffure de sa mère sera à son tour mis à terre. Ironie du sort, l’écrivain nous quittera l’année suivante, comme si l’impossibilité de poursuivre cette quête ne laissait plus d’issue à cette vie dont il s’acharnait à comprendre les traces. Sans doute vais je un peu loin. Rien de tout cela en ce qui me concerne. Ma névrose est ailleurs.

Ainsi après avoir lu, vu et bu tout ce qui s’approchait du sujet de ma curiosité, je planifiais un déplacement sur place avec une préparation digne d’un voyage en Australie. Le jour dit, la sortie du métro me cracha presque aussitôt rue des Couronnes. De cet endroit, ne me reste que les souvenirs «Unplugged» du siècle dernier. Je ne reconnais plus grand chose. Les immeubles hétéroclites de deux ou trois étages ont été remplacés par ces grands ensembles de béton, chantres d’une concentration d’anonymes. L’âme  des lieux s’était réfugié vers les rues voisines de Belleville et Ménilmontant. La résurrection semblait compromise. Déjà triste en semaine, je n’osais imaginer l’ambiance un dimanche après midi. Les rez de chaussées surtout… Adieu, ouvriers, concierges, commerces et autres fleurs de trottoir écrasées sous les dalles d’une modernité nécessaire mais insuffisante. Perdu dans ces mornes constats, je dépassais la rue Bisson arrivai au carrefour de la rue Vilin… ou plutôt ce qu’il en reste. Le petit café d’angle “Au cadran Solaire” a laissé sa place à un immeuble un peu en retrait, dont la façade court jusqu’au croisement de la rue Julien Lacroix, artère transversale le long de laquelle s’ouvrent les grilles du Parc de Belleville. Trente mètres environs. La possibilité d’une rue, rien de plus. Trente mètres le long desquels l’appendice survivant de la rue Vilin, étale une tristesse de frigo le long de son mur de carrelage. L’insolence du froid se substitue à la poésie du sale.

Ironie ou excès de zèle, une plaque nominative avait été conservée en amont de ce maigre tronçon.

Vingt secondes suffisent à gagner l’entrée du jardin. Les ennuis commencent une fois les grilles franchies. Si le prolongement de l’axe principal de la rue Vilin reste facile à identifier, (il suffit d’aller tout droit), on ne peut qu’estimer la position exact du coude avant l’accès aux escaliers de la rue Piat. La totalité de l’ancien «îlot» a laissé sa place à un réseau végétal tortueux, malgré une illusoire tentative d’organisation. Le parc est conçu sur la base d’un lacis de chemins horizontaux lacérant la pente, coupés par deux ou trois artères verticales pavées. Quelques escaliers de pierre évoquent ceux des anciennes rues. Il est possible que les pavés aient été recyclés, mais je ne l’affirmerais pas. A première vue, cette disposition respecte d’assez loin la géographie originelle des lieux. L’endroit est sympathique, mais d’un intérêt limité l’hiver, même s’il offre à Belleville ce carré de verdure qui lui fit longtemps défaut. Quelques fermetures ponctuelles imposent le repos à ses pelouses débordées le reste du temps.

A l’autre extrémité du S, des escaliers neufs ont remplacé leurs illustres prédécesseurs, conservant à peu près la disposition en Y qui en faisait une partie du charme. Je m’étonne qu’il n’aient pas plutôt choisi de les rénover, mais je ne devrais pas. Les marches une fois gravies nous conduisent au belvédère de la rue Piat, véritable esplanade organisée. Tous les immeubles qui pouvaient gâcher la vue ont été abattus laissant  le champs libre à cette vue aussi exceptionnelle que méconnue. Des quais de Javel à Bercy Paris s’offre à nous comme rarement l’occasion lui est donnée. Je ne regrette pas le déplacement.

Ce type de rénovation génère souvent un mélange de population assez curieux. Si l’ouvrier a déserté le quartier depuis longtemps, les petits trafiquants côtoient le bobo, le touriste et le clodo. Le passé et le présent s’entremêlent tant bien que mal dans une dans une harmonie  dissonante. J’en parviens à me dire qu’après une période de transition difficile dans les années 80, Paris est en train de venir à bout de ses quartiers pourris. A ce rythme, on fera bientôt du tourisme à la Goutte d’Or.

Sur ces entrefaites, je m’engage un peu au hasard rue des Envierges peu intéressante à l’exception d’un fabuleux marionnettiste, et atteint quelques minutes plus tard la cuvette qui sert aujourd’hui de place à Henri Krasucki. Je découvrais que ce leader syndical  bénéficiait depuis sa mort en 2003 d’un petit carrefour au charme provincial préservé. Enfant, ce dernier faisait mon bonheur en s’empêtrant dans l’énoncé de nombre à plus de trois chiffres. Krasucki kiki syndicat caca ! scandait Coluche. Les plaisanteries avaient tendance à occulter le souvenir du courageux résistant et déporté qu’il fut. Difficile aussi de concevoir qu’en 1968 Jacques Chirac, chargé d’entamer des négociations avec lui prenait le soin de se munir d’un revolver à l’occasion de rendez-vous fixés dans d’obscures chambres de bonnes. La plaque indiquait ses dates. Je calculais par réflexe les 89 ans qu’il aurait atteint cette année. Pauvre de nous…

Cinq directions s’offraient à l’étrange touriste que j’étais devenu. Cette balade n’étant qu’une histoire de marches, j’optais pour les escaliers de la rue Levert qui juxtaposent une jolie école primaire «à l’ancienne» et débouchait rue des Pyrénées, presque agressé par cette soudaine suractivité. De retour dans le monde moderne, je descendis la rue de Belleville jusqu’au métro qui me ramena chez moi en ligne droite.

Quelqu’un a écrit un jour que l’illusoire solidité de la pierre nous ramène à la fragilité de nos propres existences. Une vingtaine de minutes m’avaient permis de venir à bout de mon curieux fantasme urbain. Le souvenir de ces lieux disparus continuera de hanter mes rêves durant quelques jours. Je me voyais arpenter cette rue dont les détails du décor me semblaient aussi précis que familiers. Je ne saurai jamais pourquoi. Qu’importe, l’endroit était éteint et l’affaire réglée. Je n’y remettrai probablement jamais les pieds. Le fantôme de Perec pourrait mal le prendre.

Nicolas Bonnell

Pour voir les lieux tels qu’ils étaient, rendez vous ici http://www.paris-unplugged.fr/1971-souvenirs-de-la-rue-vilin/